Il y a entre le Japon et le Haut-Vivarais au moins deux points communs. D’abord les cerisiers, dont les fleurs blanches, au moment où j’écris ces lignes, se confondent avec la neige tardive d’avril, et semblent la remplacer comme pour un dernier adieu avant l’été. Ensuite l’extrême courtoisie dont je ne citerai ici qu’un exemple troublant, c’est le petit coup de clignotant à droite pour indiquer au conducteur suivant qu’il peut dépasser. Partout ailleurs en France, les conducteurs ne supportent pas qu’on les double, en Ardèche du nord, ils savent partager la route, courtois comme des Japonais.
Vu d’ici, il n’y a pas loin entre le Japon et le palais du Grand Lama. Je vous ai raconté les dernières fois pourquoi Saint-Victor me faisait penser au palais et comment Françoise et moi avions décidé d’acheter Montpoulet d’où nous croyions apercevoir l’Himalaya par temps très clair. L’acte de vente fut signé en juin 94 et dès le début juillet, nous y venions camper. Nous ne savions pas que pour cela il nous faudrait affronter une végétation bien plus dense qu’en Indochine. Nous craignions seulement que nos voisins les plus proches, à Piquet, voient d’un mauvais œil que des Parisiens comme nous viennent troubler leur tranquillité. En effet, pour atteindre Montpoulet, il nous faut traverser leur propriété, la route s’arrêtant chez eux. C’est Maurice Bancel que nous rencontrons le premier :
‑ Bonjour Monsieur, nous sommes vos nouveaux voisins de Montpoulet.
‑ Chic, on va avoir des voisins ! Mais Montpoulet, c’est où ça ? Entrez boire un verre, vous m’expliquerez.
Nous étions tombés sur les voisins les plus courtois d’entre les Ardéchois courtois.
Pas étonnant que Maurice ne sache pas où était Montpoulet. Le chemin qui y menait avait complètement disparu et nous avons dû, à partir d’un pré de Piquet, nous tailler un sentier à la débroussailleuse. La première journée n’a pas suffi pour atteindre la maison en ruines. La végétation y était tellement folle qu’on ne voyait les pierres qu’après les avoir touchées de la lame, dans une gerbe d’étincelles. Nous avons ensuite suivi le chemin en sens inverse. Il mène à trois magnifiques terrasses où subsistaient encore les échalas d’une vigne qui produisait, nous a-t-on dit, le meilleur vin de la commune. C’est là que nous avons planté notre petite tente.
La maison ressemblait au temple d’Angkor, (toujours dans la même direction, par temps très très clair) avec des pierres envahies de racines. Un énorme tilleul avait par exemple décidé de s’alimenter au lavoir qui s’était ainsi peu à peu comblé. Après avoir repoussé deux marches de l’escalier, au nord, un sureau étendait son ombrage sur toute l’aire de battage. Un merisier barrait l’entrée de la cuisine. Un noyer occupait l’étable et une série de frênes encerclait la ferme comme pour l’assiéger. Les plus efficaces, à ce jeu-là, étaient les sureaux. Leur feuillage bas interdisait même de reconnaître la « tsorera » du reste. Chaque éboulis avait produit son sureau. Il en était même un qui couvrait le « bachat » où la source ne coulait plus. Ce fut notre deuxième chantier ; refaire couler la source, ré-entendre son murmure, c’était déjà redonner une âme aux lieux.
Nous creusâmes à l’endroit où l’eau semblait sortir de terre. Un mur s’y était éboulé mais la source s’obstinait à voir le jour. Finalement, Françoise retrouva la crépine primitive d’embout du tuyau de plomb qui allait au bachat ; elle enleva encore une casserole de boue, et un bruit de succion nous indiqua que la respiration reprenait. Nous avions ressuscité Montpoulet et quand l’eau arriva au bassin, c’est nos coeurs qui battaient plus fort.
Nous nous sommes absentés un ouiquende. Au retour, nous avons trouvé nos voisins très inquiets. Le petit-fils d’une voisine était parti dans les bois sur un coup de tête et on craignait le pire. Peut-être le trouverions-nous dans notre tente à Montpoulet, nous dit Denise Bancel, puisqu’il était parti dans cette direction. Notre bivouac était intact. Nous avons repris nos travaux. Mais, au-dessus de nos têtes, les buses tournoyaient en poussant des cris perçants. Françoise, très intuitive, se sentait mal. La nouvelle tomba le lendemain, le jeune homme avait été retrouvé pendu tout près. Les journaux et la radio locale parlèrent pour la première fois de Montpoulet à l’occasion de ce décès et mit toute ma famille en émoi : tous pensèrent un instant que c’était moi le disparu. Et nous n’avions pas de téléphone pour les rassurer. Mais malgré ces funestes auspices, nous poursuivions notre découverte goulue de la propriété. Nous allions découvrir de vrais monstres. Mais je vous raconterai cela dans le prochain article.

